Pourquoi y a-t-il tant d’athées en Tchéquie ?

Parmi les différents pays européens, la République Tchèque apparaît dans les différentes enquêtes comme étant le pays où il y le plus d’athées en Europe, voire au monde, en proportion de sa population. En 2012, selon l’institut de sondage américain WIN Gallup, 78% des Tchèques se déclaraient comme étant des athées convaincus ou des personnes non religieuses. Le pays était premier du classement et dépassait la Chine (77 %), la France (63 %) et le Japon (62 %).
La société tchèque ne se distingue pas seulement par un athéisme important, elle est aussi marquée par un anticléricalisme notable. La restitution des biens confisqués à l’Église pendant la période communiste fait l’objet d’intenses débats et de nombreuses procédures depuis l’indépendance du pays en 1989.
L’athéisme et l’anticléricalisme tchèque sont souvent expliqués par la période communiste que le pays a traversée. Pourtant, alors que les pays proches de la Tchéquie comme la Pologne ou la Slovaquie, qui ont subi de la même manière le joug du Parti communiste, ont vu un regain de la religion dans leur population à la chute de l’URSS, cela n’a pas été le cas en République Tchèque. L’hypothèse du communisme ne tient donc pas. Cette forte sécularité est en réalité antérieure au communisme, les communistes s’étant même appuyés sur l’anticléricalisme de la société pour prendre le pouvoir.
Pour expliquer cette particularité nationale, les sociologues tchèques ont avancé deux hypothèses.
L’hypothèse du traumatisme historique
La France et la Tchéquie, en plus de compter la plus forte proportion d’athées d’Europe dans leur population, ont un autre point commun. Celui d’avoir eu une forte minorité protestante (très forte pour la Tchèquie) qui a été écrasée par le pouvoir catholique au cours de guerres de religion.
En 1414, Jean Huss, prêtre tchèque et théologien, s’est élevé contre l’Église, les règles qu’elle imposait au peuple et les privilèges qu’elle octroyait au clergé. Jean Huss militait pour un retour des religieux à une vie plus proche de celle de l’évangile et préfigurait, avec un siècle d’avance, la réforme de Luther. Son discours, qui ne plaisait pas au Vatican, l’a conduit à être condamné pour hérésie et brûlé vif. En Bohême et en Moravie, ses prêches avaient déjà converti un bon nombre d’adeptes et la colère contre le système ecclésiastique était devenue importante dans la population. En 1419 commence alors la révolte Hussite avec la première défenestration de Prague, moment au cours duquel des conseillers impériaux catholiques ont été jetés par les fenêtres par des partisans de Jean Huss.
Pour répondre à la révolte des hussites, l’Europe catholique a démarré ses croisades contre les hérétiques. Cinq croisades ont été nécessaires, en plus de compromis avec les plus modérés des partisans de Jean Huss, pour vaincre les hussites les plus radicaux.
Ces compromis avec les hussites les plus modérés ont permis aux protestants d’exercer leur fois en Bohème. On estime même qu’à la fin du XVIème siècle, 85% de la population tchèque était protestante. L’arrivée au pouvoir en 1617 de Ferdinand de Styrie au trône de Bohème a changé la donne. Celui-ci était un Habsbourg et un catholique fervent qui voulait à tout prix recatholiser la Bohême. La seconde défenestration de Prague en 1618, pendant laquelle des catholiques ont de nouveau été jetés par les fenêtres par des protestants marque le début de la guerre de 30 ans. Trois siècles après les croisades anti-hussites, la guerre oppose de nouveau dans cette région de l’Europe les catholiques aux protestants. Les Habsbourg d’Espagne et du Saint-Empire soutenus par la papauté s’opposent aux protestants du Saint-Empire, alliés aux puissances protestantes des Provinces-Unies et des pays Scandinaves, mais aussi à la France qui cherche à réduire la puissance des Habsbourg en Europe.
Au cours de la bataille de la Montagne Blanche, les protestants de Bohême sont écrasés par les armées catholiques. La victoire du Saint-empire est totale. La Bohême perd son autonomie religieuse et les populations tchèques protestantes sont « recatholisées » de force. L’actuelle République Tchèque entre alors dans une période qualifiée aujourd’hui de « période des ténèbres ». Cette période dure près de 150 ans, années pendant lesquelles le clergé catholique va contraindre et surveiller la population tchèque.
Cette recatholisation imposée par la force par un système ecclésiastique mal aimé, qui a forcé les Tchèques à adopter une religion qui n’était plus la leur, a selon certains, créée une croyance superficielle, appliquée pour échapper aux châtiments. Lorsque les Tchèques n’ont plus eu besoin de faire semblant d’être catholiques et qu’ils ont pu assumer leur non-croyance, ils ont abandonné cette religion imposée.
Le combat des idées gagné par les anticléricaux
Pour le sociologue tchèque des religions Zdeněk R. Nešpor, cette thèse ne tient pas, ou en tout cas est loin d’expliquer à elle seule le fort athéisme dans le pays. Pour lui, plus que dans les guerres de religions du Moyen Âge, c’est dans les décennies 1840, 1850 et 1860 qu’il faut chercher les raisons du détachement des Tchèques vis-à-vis des religions.
En 1848, comme Paris, Berlin ou encore Milan, Prague se révolte. Les révolutionnaires praguois s‘opposent à la monarchie des Habsbourg, se battent pour l’égalité de la langue Tchèque et de la langue Allemande, pour l’autonomie des territoires de Bohême ou encore pour obtenir les libertés religieuses et d’expression. Le soulèvement est réprimé et les révolutionnaires sont tués ou emprisonnés. Malgré la défaite, leur soulèvement a tout de même permis l’obtention de nouvelles libertés pour les habitants de Bohême.
Les années qui ont précédé et suivi cette révolution de 1848, sont celles dites du « Réveil National », moment charnière de l’histoire du pays, pendant lequel s’est écrit le récit national. De nombreux intellectuels, anticléricaux et influents, ont dénoncé les ravages provoqués dans l’histoire de leur peuple par les Germains alliés au clergé catholique. Le catholicisme est associé à l’oppresseur germain et est perçu comme étant le principal complice des bourreaux des Tchèques. A l’inverse, ces mêmes intellectuels vantent les années qui ont suivi la révolte des partisans de Jean Huss comme une époque pendant laquelle leur peuple a tenu tête au voisin germain. La Bohême de cette époque y est décrite par les auteurs anticléricaux comme étant une nation libre et puissante. La révolte des hussites est parfois même décrite par ces intellectuels comme étant un moment précurseur du rationalisme moderne et ses partisans comme des défenseurs de valeurs universelles telles que la liberté de conscience, et Jean Huss comme le père de la nation tchèque.
František Palacký, est le plus important de ces historiens. Son histoire du peuple Tchèque – Histoire du peuple tchèque en Bohême et Moravie – rédigée entre 1836 et 1876 a exercé une influence considérable sur son pays. En Tchéquie, une université porte son nom et son visage est représenté sur les billets de 1000 couronnes. Un autre historien, profondément anticlérical a poursuivi le travail de Palacky. Cet historien, bien qu’ayant dédié sa vie professionnelle à l’étude de la Bohême et de la Moravie, n’est pas tchèque mais français. il s’agit d’Ernest Denis. Né dans une famille de huguenots et originaire de Nîmes, ce personnage tout droit sorti de la IIIème république française a joué un rôle important dans la construction du récit national Tchèque. Il a écrit à propos de la conversion forcée des Tchèques à la suite de la victoire des Habsbourg à la montagne Blanche : « [Ils] avaient acheté leur pardon par un de ces sacrifices qui détruisent pour toujours la joie de vivre et la force d’agir ; […] ils finirent par chercher une consolation misérable dans l’indifférence et l’abdication : les Jésuites, avec une admirable méthode, les y poussèrent et ils arrachèrent à ce peuple épuisé une sorte de blanc-seing et de délégation générale ; il leur abandonna son âme ». Aujourd’hui, un buste de l’historien est situé place Malostranské à Prague et une gare de la capitale Tchèque a pendant longtemps porté son nom.
La méfiance des Tchèques vis-à-vis de la religion n’a donc que peu à voir avec l’arrivée des communistes au pouvoir. Lorsque la Tchécoslovaquie acquiert son indépendance en 1918, le premier président – le philosophe Thomas Masaryck – est déjà un anticlérical convaincu. C’est même en invoquant le risque d’une nouvelle Montagne Blanche que les communistes ont déclenché le coup de Prague qui leur a permis de prendre le pouvoir dans le pays.